Claude est un être honnête. Il habite rue Cujas, au 3 l'été, au 10 l'hiver. Le 10, c'est parce qu'à cet endroit il y a une bouche d'aération qui souffle de l'air chaud. Le 3 c'est parce qu'il s'y sent bien. Il ne mange pas beaucoup, il boit. Parfois il chantonne un air qu'il a entendu des années auparavant, quand c'était un homme fréquentable et fréquenté. Claude ne parle plus depuis longtemps, il en est fatigué, il est dégoûté des mots creux et inconsistants. Alors, quand son estomac le torture, il écrit : Je pourrais mourir, mais j'aimerais vivre encore un peu. Je m'occuperais volontiers d'une petite pièce solitaire. Il n'a pas le sens de la formule choc, mais il a le sens des mots vrais. Jamais il n'interpelle les passants; c'est de mauvais goût. Il ne déteste personne en particulier mais il a vu, il en a assez de voir la bassesse humaine et sa futilité. Maintenant, il a l'infini de sa vie pour réflechir, il a l'éternité pour oublier.
Mais aujourd'hui, quelques chose ne va pas. C'est un jour particulièrement gris, particulièrement triste. On ne parle plus que de la crise. Chaque page des journaux gratuits, chaque passant qui le regarde, chaque phrase agite ce petit mot : Crise. Crise, crisis, la phase décisive d'une maladie... Il est fatigué. Cela ne l'amuse pas, aujourd'hui, de regarder les passants. Ils ont les joues creuses, ils ont la mine triste. Ils sont préoccupés. Le froid est agressif, insoutenable. La faim le torture mais il ne veut pas sortir sa petite pancarte... Il ne veut plus vivre aux crochets de cette société qui le méprise et le déteste, il ne veut plus être le vampire et l'origine de tous les maux.
C'est avec toutes ces pensées en têtes que Claude se lève, range soigneusement son carton et ses quelques objets – compagnons d'infortune, et descend la rue SaintJacques, ne regardant plus le monde, ne regardant plus la vie, n'existant déjà plus.
Les portes s'ouvrent, la foule noire se déverse sur le quai et occupe bientôt tout l'espace vierge à sa disposition, s'engouffrant dans toutes les ouvertures. Il est traîné, poussé ainsi jusqu'à la grande tour dans laquelle il a toujours travaillé. Il regarde la fenêtre de son bureau, il a appris à la reconnaître : la quarantième en partant du bas, cinquième de la gauche. La tête lui tourne.
Vertigineuses tours, inhumaines. Inhumaines comme l'argent brassé sur leurs dos à eux tous, employés surexploités à peine des pions. Et il repense à Claude, il l'a depuis longtemps baptisé. Pourquoi Claude ? Peut-être pour ce grand empereur. Peut-être pour son grand-père. Soudain, une vague d'angoisse le prend à la gorge ; intense ; absurde ; irraisonnée. Peut-être a-t-il eu un problème? Mais qui l'aiderait, lui, créature seule et perdue? Qui baisserait les yeux pour regarder ce pauvre être? Qui serait prêt à tendre un bras s'il tombe? Des larmes salées d'injustice lui brouillent la vue. Et alors, il voit clair.
Il allait le retrouver et lui offrir à manger, lui offrir une nouvelle couverture, l'inviter au café. Oui, peut-être même l'inviter à vivre chez lui quelques temps, l'aider à se remettre dans les rails de la société ! Sortir cet homme de la misère, de la solitude et lui redonner goût aux êtres humains. Il avait déjà remarqué son érudition incroyable, cet homme qui écrivait sans une faute de français ses petites pancartes et lisait à une époque du Wittgenstein sous le regard amusé des passants.
Faisant volteface, Paul repartit à grandes enjambées. Direction le 5ème.
Tant pis pour le bureau.
Il s'était aggripé au bord, avait roulé sur le côté pour retomber du bon côté de la balustrade, pour ne pas tomber dans la Seine, non, surtout pas. Il s'était péniblement relevé. Il regardait le ciel, il regardait la foule qui marchait au-dessus des quais. Il voulait la rejoindre, il voulait se fondre à tous ces individus qui sont la vie et l'espoir. Il avait commencé à monter l'escalier, mais ses gestes étaient devenus complétement désordonnés, et les marches de l'escalier étaient hautes. Un pied cogne une marche. Déséquilibre. Le mur de gauche est là. Soutiens. A nouveau le même pied cogne. Traître. Judas. A quatre pattes, la tête tourne. Debout, la vie ! Mais le pied, toujours ce pied ! Cogne ! A genoux, les marches de pierre glissent, les jambes s'emmêlent, le cerveau ne suit plus. Ses membres se cognaient sur la pierre froide, mais pourtant il essayait de ne pas se noyer sur cet escalier de pierre, il voyait loin au-dessus de lui des jambes de passants comme il aurait vu la surface de l'eau en se noyant. Les chocs l'étourdissaient. Son centre de gravité se retrouva du côté droit, là où il n'y avait pas de balustrade, là où il ne fallait pas se retrouver. Il sentit le sol le quitter.
Assis dans la rame (l'autre direction était bien moins bondée), Paul regardait par la fenêtre.Bien sûr, il ne voyait rien d'autre que son reflet sur le noir du tunnel. Mais il souriait et il se regardait sourire, il se souriait. Il venait de prendre une décision héroïque, une décision qui le flattait dans son estime et son orgueil : il allait faire le bien. Il repensait aux Nuits de Cabiria, et se disait : « Je suis cet homme. » L'église me censurera comme elle a censuré ce film parce que je suis Jésus et que je ne crois pas. Je crois en la bonté humaine, je crois au partage, je crois en la beauté des relations.
Arrivant à Odéon, il passa à Monoprix. Chargé de plusieurs sacs, il ressortit d'un pas joyeux, souriant aux parisiens et touristes à la mine renfrognée. Il faisait le bien, et cela lui plaisait. Pas de tace de Claude rue Cujas. Revenant sur ses pas, il alla jusqu'au kiosque du boulevard SaintMichel : Claude venait y acheter le journal et le marchand de journaux le connaissait. Il l'interpella alors qu'il était concentré sur ses comptes ; il leva la tête. Claude ? Ah le type au bonnet et nez rouges ? Ah oui, je vois. Oui, oui il est passé devant la boutique, mais il n'a pas voulu de mon journal, il descendait le boulevard. Il y a de ça une bonne heure. Pas de problème. Bonne journée. Paul avait une direction et n'osait sortir du boulevard. Il regardait autour de lui, les passants, les clochards sur le trottoir. Les sacs lui lacéraient les mains. Il cru l'apercevoir à plusieurs reprises, mais il n'en était rien. Finalement, il déboucha sur la place SaintMichel. Il ne savait plus quoi faire. Il se sentait perdu. Etait-ce pour sa marche rapide, la peur qu'il avait de ne pas le retrouver, ou seulement la peur de franchir le pas que son coeur battait ansi?
Soudain, il se sent attiré par les quais de Seine. Il traverse, descend par l'escalier de pierre qu'il a si souvent emprunté du temps des soirées de sa jeunesse insouciante. Il regarde le pont, il regarde l'air, il se sent de nouveau léger. Brusquement ses yeux sont attirés par une masse inerte sur la gauche de l'escalier, là où il n'y a pas de balustrade. Un petit coup de pinceau rouge sur une tâche noire. Il se précipite. Il pose les sacs de courses. Il retourne le corps non sans une certaine gêne due à l'odeur et la saleté. Il le reconnaît. Les yeux bleus ouverts, tournés vers le ciel, ressortent d'avantage sur le pourpre sanguin. Il ne respire plus. Il est froid.
Quand les pompiers arrivèrent, ils s'arrêtèrent quelques secondes.
Sur les bords de Seine, il y avait un clochard mort regardant le ciel et un homme très grand en costard, encombré de nombreux sacs plastiques, qui, épaules voûtées et tête baissée regardait le vide.
Mais aujourd'hui, quelques chose ne va pas. C'est un jour particulièrement gris, particulièrement triste. On ne parle plus que de la crise. Chaque page des journaux gratuits, chaque passant qui le regarde, chaque phrase agite ce petit mot : Crise. Crise, crisis, la phase décisive d'une maladie... Il est fatigué. Cela ne l'amuse pas, aujourd'hui, de regarder les passants. Ils ont les joues creuses, ils ont la mine triste. Ils sont préoccupés. Le froid est agressif, insoutenable. La faim le torture mais il ne veut pas sortir sa petite pancarte... Il ne veut plus vivre aux crochets de cette société qui le méprise et le déteste, il ne veut plus être le vampire et l'origine de tous les maux.
C'est avec toutes ces pensées en têtes que Claude se lève, range soigneusement son carton et ses quelques objets – compagnons d'infortune, et descend la rue SaintJacques, ne regardant plus le monde, ne regardant plus la vie, n'existant déjà plus.
*
C'était un jour comme un autre. Un jour harassant, un jour-poussière. Un jour qui passe comme une chaussure sur une chaîne de production : aussitôt terminé, aussitôt oublié, fondu dans la masse des jours travaillés, des jours usés et jetés dans la poubelle mondiale de l'économie. Huit heures, le métro 1 arrive à la station Défense. Perdu dans la masse informe des travailleurs en costards ou tailleurs, malettes à la main, ennuis sur le visage, Paul est préoccupé. C'est une pensée absurde qui n'a rien à faire dans ce nid de jeunes cadres actifs. Il est passé rue Cujas ce matin, comme tous les matins. Toujours la même heure, la même rue, les mêmes visages, depuis 9 ans déjà. Certains éléments évoluent, d'autres demeurent, pareils à eux mêmes, toujours. Ce matin, quand il a longé la Sorbonne, au numéro 10, il n'a vu personne. Il n'a pas vu de carton. Il est toujours là, pourtant. Tous les matins, depuis le début. Jamais il ne lui a dit bonjour, il n'avait pas osé. Mais au fil du temps, une tendresse est née pour cet homme solitaire et démuni, qui ne conversait guère qu'avec des livres usés de provenance incertaine. Ses petites pancartes l'avaient intrigué, puis l'avaient apprivoisé. Et aujourd'hui il n'était pas là. En ce jour froid et méprisant,l'absence d'un être avait quelque chose d'inquiétant.Les portes s'ouvrent, la foule noire se déverse sur le quai et occupe bientôt tout l'espace vierge à sa disposition, s'engouffrant dans toutes les ouvertures. Il est traîné, poussé ainsi jusqu'à la grande tour dans laquelle il a toujours travaillé. Il regarde la fenêtre de son bureau, il a appris à la reconnaître : la quarantième en partant du bas, cinquième de la gauche. La tête lui tourne.
Vertigineuses tours, inhumaines. Inhumaines comme l'argent brassé sur leurs dos à eux tous, employés surexploités à peine des pions. Et il repense à Claude, il l'a depuis longtemps baptisé. Pourquoi Claude ? Peut-être pour ce grand empereur. Peut-être pour son grand-père. Soudain, une vague d'angoisse le prend à la gorge ; intense ; absurde ; irraisonnée. Peut-être a-t-il eu un problème? Mais qui l'aiderait, lui, créature seule et perdue? Qui baisserait les yeux pour regarder ce pauvre être? Qui serait prêt à tendre un bras s'il tombe? Des larmes salées d'injustice lui brouillent la vue. Et alors, il voit clair.
Il allait le retrouver et lui offrir à manger, lui offrir une nouvelle couverture, l'inviter au café. Oui, peut-être même l'inviter à vivre chez lui quelques temps, l'aider à se remettre dans les rails de la société ! Sortir cet homme de la misère, de la solitude et lui redonner goût aux êtres humains. Il avait déjà remarqué son érudition incroyable, cet homme qui écrivait sans une faute de français ses petites pancartes et lisait à une époque du Wittgenstein sous le regard amusé des passants.
Faisant volteface, Paul repartit à grandes enjambées. Direction le 5ème.
Tant pis pour le bureau.
*
Claude avait marché lentement. Regardant le sol. Les gens le bousculaient, et l'injuriaient une fois dépassé. Il avait mis ses mains sur les oreilles et avait continué de marcher. Le silence l'enveloppait, et il se sentait bien. Il voulait que cela continue. Il avait descendu les marches de pierre qui vont à la Seine, il s'était posé sur le rebord de pierre gelée. A côté de lui, une bande de jeunes hurlait. Ils buvaient et fumaient. Claude avait faim et il était épuisé. A un moment, un jeune l'avait interpellé. Il lui avait dit : « Hé, le vieux !». Claude n'avait rien répondu, mais il n'avait que 45 ans. Puis un autre avait enchaîné : « Tu veux fumer ? C'est de la bonne ! ». Claude n'avait toujours pas répondu. Ils étaient arrivés à trois, et ils lui avaient parlé. Puis ils lui avaient mis une petite cigarette roulée dans la main. Il avait fumé. Il ne savait même pas pourquoi. Peut-être parce qu'il n'avait plus rien à perdre. Le goût était étrange et inconnu. En quelques secondes, sa tête s'était mise à tourner. Il voyait la Seine sous ses pieds se déformer et il fut pris d'un accès de panique. Il ne voulait pas mourir sans avoir pleinement conscience de sa mort. Pas comme ça. Surtout pas.Il s'était aggripé au bord, avait roulé sur le côté pour retomber du bon côté de la balustrade, pour ne pas tomber dans la Seine, non, surtout pas. Il s'était péniblement relevé. Il regardait le ciel, il regardait la foule qui marchait au-dessus des quais. Il voulait la rejoindre, il voulait se fondre à tous ces individus qui sont la vie et l'espoir. Il avait commencé à monter l'escalier, mais ses gestes étaient devenus complétement désordonnés, et les marches de l'escalier étaient hautes. Un pied cogne une marche. Déséquilibre. Le mur de gauche est là. Soutiens. A nouveau le même pied cogne. Traître. Judas. A quatre pattes, la tête tourne. Debout, la vie ! Mais le pied, toujours ce pied ! Cogne ! A genoux, les marches de pierre glissent, les jambes s'emmêlent, le cerveau ne suit plus. Ses membres se cognaient sur la pierre froide, mais pourtant il essayait de ne pas se noyer sur cet escalier de pierre, il voyait loin au-dessus de lui des jambes de passants comme il aurait vu la surface de l'eau en se noyant. Les chocs l'étourdissaient. Son centre de gravité se retrouva du côté droit, là où il n'y avait pas de balustrade, là où il ne fallait pas se retrouver. Il sentit le sol le quitter.
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Assis dans la rame (l'autre direction était bien moins bondée), Paul regardait par la fenêtre.Bien sûr, il ne voyait rien d'autre que son reflet sur le noir du tunnel. Mais il souriait et il se regardait sourire, il se souriait. Il venait de prendre une décision héroïque, une décision qui le flattait dans son estime et son orgueil : il allait faire le bien. Il repensait aux Nuits de Cabiria, et se disait : « Je suis cet homme. » L'église me censurera comme elle a censuré ce film parce que je suis Jésus et que je ne crois pas. Je crois en la bonté humaine, je crois au partage, je crois en la beauté des relations.
Arrivant à Odéon, il passa à Monoprix. Chargé de plusieurs sacs, il ressortit d'un pas joyeux, souriant aux parisiens et touristes à la mine renfrognée. Il faisait le bien, et cela lui plaisait. Pas de tace de Claude rue Cujas. Revenant sur ses pas, il alla jusqu'au kiosque du boulevard SaintMichel : Claude venait y acheter le journal et le marchand de journaux le connaissait. Il l'interpella alors qu'il était concentré sur ses comptes ; il leva la tête. Claude ? Ah le type au bonnet et nez rouges ? Ah oui, je vois. Oui, oui il est passé devant la boutique, mais il n'a pas voulu de mon journal, il descendait le boulevard. Il y a de ça une bonne heure. Pas de problème. Bonne journée. Paul avait une direction et n'osait sortir du boulevard. Il regardait autour de lui, les passants, les clochards sur le trottoir. Les sacs lui lacéraient les mains. Il cru l'apercevoir à plusieurs reprises, mais il n'en était rien. Finalement, il déboucha sur la place SaintMichel. Il ne savait plus quoi faire. Il se sentait perdu. Etait-ce pour sa marche rapide, la peur qu'il avait de ne pas le retrouver, ou seulement la peur de franchir le pas que son coeur battait ansi?
Soudain, il se sent attiré par les quais de Seine. Il traverse, descend par l'escalier de pierre qu'il a si souvent emprunté du temps des soirées de sa jeunesse insouciante. Il regarde le pont, il regarde l'air, il se sent de nouveau léger. Brusquement ses yeux sont attirés par une masse inerte sur la gauche de l'escalier, là où il n'y a pas de balustrade. Un petit coup de pinceau rouge sur une tâche noire. Il se précipite. Il pose les sacs de courses. Il retourne le corps non sans une certaine gêne due à l'odeur et la saleté. Il le reconnaît. Les yeux bleus ouverts, tournés vers le ciel, ressortent d'avantage sur le pourpre sanguin. Il ne respire plus. Il est froid.
Quand les pompiers arrivèrent, ils s'arrêtèrent quelques secondes.
Sur les bords de Seine, il y avait un clochard mort regardant le ciel et un homme très grand en costard, encombré de nombreux sacs plastiques, qui, épaules voûtées et tête baissée regardait le vide.